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Léon Blum
Le Populaire
1er août 1928.
"Jaurès et la participation."
Nous avons célébré dès samedi dernier l'anniversaire de Jaurès. Plus respectueux de la date, certains de nos confrères ont attendu la journée d'hier 31 juillet. Le Peuple a publié une page émouvante de Francis Million; l’Oeuvre un article d’Albert Bayet plein d’allusions trop directes pour que je puisse me dispenser d’y répondre.
"Certes, Jaurès fut socialiste, dit Albert Bayet, et passionnément attaché à son parti, mais jamais le socialisme ne lui cacha la démocratie... Il ne lui échappait pas que la collaboration des partis démocratiques n’est pas toujours chose facile. On imagine quelles objections assaillirent son esprit le jour où, pour sauver la République et le droit, il dut accepter la collaboration des socialistes au gouvernement Waldeck-Rousseau. A cette seule idée, les "purs" s’effaraient... Contre eux, Jaurès se dressa ... Ayant accordé son concours, il le donna sans réserve, loyalement généreusement... Grâce à lui, la république vécut..."
"Ayant accordé son concours, il le donna sans réserve..." Je crois comprendre la leçon : elle est assez claire. Il me semble d’ailleurs l’avoir entendue dans le dernier discours de M Caillaux. C’est à Herriot que je laisserai le soin de proclamer si après avoir accordé notre concours - et nous ne l’avons accordé qu’à lui - nous l’avons repris par une réserve quelconque, si nous avons manqué de loyauté ou de générosité. A cet égard, tout au moins, Jaurès n’a jamais pu mieux faire, et je me demande sur quoi peut porter la petite pointe de Bayet. Je me demande aussi qui et quoi il peut viser quand il nous rappelle qu’aux yeux de Jaurès "le socialisme ne cacha jamais la démocratie". Socialisme, démocratie, ces deux termes ne sont opposés, ne sont séparés pour aucun de nous. Je ne connais pas un socialiste qui ne soit pénétré de la double conviction, d'une part, que notre organisation trouve une de ses conditions nécessaires de développement dans l’existence d’institutions de caractère démocratique: d’autre part, que notre doctrine tend à réaliser dans leur plénitude les principes mêmes de la démocratie. Sur qui cette nouvelle leçon porte-t-elle ? Non, non, Bayet, tout de même; ne confondons pas les rapports du socialisme et de la démocratie avec les rapports du Parti Socialiste et du Parti Radical.
J’en viens au ministère Waldeck, à cette "expérience" fameuse dont le souvenir hante décidément bien des esprits. Vous dites, Bayet, que Jaurès "dut accepter la collaboration de socialistes au gouvernement...".
Vous n’avez pas vécu l’histoire de ce temps-là. Vous ignorez apparemment que l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck fut un acte tout personnel, résolu et accompli sur la seule initiative de son auteur, et que Jaurès ne l’approuva pas plus que Waldeck ne l'avait provoqué. Bien loin de l'approuver, Jaurès déploya des efforts désespérés pour en dissuader Millerand. Il multiplia des avertissements, les adjurations, les supplications. Mais Jaurès était l’ami de Millerand, et une fois placé devant le fait accompli, il le couvrit de sa personne. Je vous accorde qu'un de ses mobiles déterminants fut aussi d'éviter une crise ministérielle dont il redoutait les conséquences. Je vous accorde aussi qu’une fois le débat engagé et généralisé, la défense personnelle d’un ami vint prendre place dans un système d’ensemble opposé à un autre système. Mais je maintiens que la collaboration d’un socialiste au gouvernement se décida sans lui, puis contre lui. Il ne reste plus guère de témoins directs, mais c’est de la bouche même de Jaurès, et à l’époque même que j’ai recueilli ses confidences, et je pense, Bayet, que nous m’en croirez sur parole.
Reportez-vous d’ailleurs aux circonstances du moment. Jaurès était passionnément soucieux, c’est entendu, de faire durer ce cabinet Waldeck. Mais la collaboration de Millerand apportait-elle au cabinet des chances supplémentaires de durée ? Pas le moins du monde. Le cas Millerand n’a eu d’autre effet que de troubler, que de brouiller la situation politique, au détriment de ministre. Il a coupé en deux le Parti Socialiste au lendemain d’un premier essai d’unité, rejeté une de ses fractions dans l’opposition, rendu le "soutien" infiniment plus difficile à l’autre.
Guesde et Vaillant n’auraient probablement pas refusé leur concours à un gouvernement où ils n’auraient pas vu un camarade de la veille assis à coté de Galliffet. Certains éléments de majorité tombaient donc à gauche, tandis que l’opposition de centre se trouvait étendue et fortifiée. La collaboration ministérielle ne correspondait donc à aucune nécessité de "défense républicaine"; bien au contraire. De toute façon, je le répète, Jaurès ne la considérait pas comme telle, et s’il a cédé, c’est uniquement aux devoirs d’une amitié bien mal placée.
Que reste-t-il alors de la "leçon de Jaurès" interprétée par Albert Bayet ? C’est une leçon que nous connaissons, j’ose le lui dire, encore mieux que lui, et à laquelle nous avons l'orgueilleux sentiment de rester fidèles. Nous aurions le droit de nous offusquer en voyant ainsi des hommes qui n’ont pas connu Jaurès, qui n'ont ni vécu, ni travaillé, ni lutté avec lui s’armer de son exemple contre ses compagnons de toujours, contre ceux qui ont vécu de sa pensée et vivent encore de son souvenir. Radicaux et communistes s’appliquent tour à tour à ce jeu polémique dont l’abus pourrait nous irriter. Nous ne voulons y voir qu'un hommage involontaire rendu à son génie, car c’est le caractère des génies vraiment universels d’unir en eux tous les courants de la pensée et de l’action, d’offrir à tout esprit un aimant , une pâture. Si l’on veut bien chercher tout est dans Jaurès... Mais Jaurès, n'a jamais voulu être qu’un socialiste.



Tag(s) : #le socialisme français avant 71

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