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Les devoirs et les tâches du Socialisme

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouve. Me voici transporté, presque sans transition, dans cette salle qui, pour moi comme pour certains d'entre vous, est pleine de souvenirs, au milieu de vous, au milieu des représentants du Parti auquel j'appartiens, retrouvant tant de visages amis, familiers depuis si longtemps, et aussi tant de visages nouveaux qui sont le symbole et le signe de la force nouvelle de notre Parti. Je ne peux pas non plus abstraire ma pensée d'autres souvenirs. Je vous vois tous ici, et je pense à ceux qui manquent et qu'on ne reverra plus. Dans cette séance, vous avez appelé à la tribune la veuve de Pierre Brossolette et la veuve de Léo Lagrange. Rougeron a évoqué le souvenir d'un ami qui nous manque lui aussi, de Marx Dormoy dont la franchise d'esprit et le courage apporteraient aujourd'hui à notre Parti une telle force. Et je ne peux pas ne pas penser à tant d'autres, à ceux dont le sort représente pour nous une si lourde angoisse, à notre ami Lebas, à notre chère Suzanne Buisson qui, dans la Résistance, dans la réorganisation du Parti, a montré tant d'héroïque courage. C'est cet ensemble de souvenirs, de présences et d'absences qui, pour moi, en ce moment, prend une valeur d'émotion presque inexprimable.

Les difficultés de la faiblesse et les difficultés de la force

J'ai assisté à votre séance depuis ce matin ; j'ai entendu, l'un après l'autre, nos secrétaires fédéraux. Je me rends compte que, les uns et les autres, vous avez eu à faire face à des situations complexes, difficiles, variant de département à département. Mais tous les anciens de notre Parti le savent, et les jeunes l'apprendront : la tâche du Parti socialiste est toujours difficile. Il y a pour nous les difficultés de la faiblesse et les difficultés de la force ; il y a les difficultés de l'opposition et les difficultés de la majorité et du gouvernement. Dans cette vie de militant, où quelques-uns d'entre vous ne sont entrés que depuis quelques années, n'espérez jamais trouver une tâche facile. Jaurès répétait volontiers : « Tout est toujours très difficile ». Mais, tout est toujours particulièrement difficile dans notre vie, à nous socialistes.

Ces difficultés, telles qu'elles se sont présentées, notamment dans la dernière campagne électorale, j'en ai eu le sentiment, il y a une dizaine de jours, à Naples, quand on m'a montré pour la première fois des numéros du « Populaire ». Je ne l'avais pas encore vu, le « Populaire » non clandestin. J'avais eu entre les mains les premiers numéros clandestins avant de quitter la France. Mais le « Populaire », tiré sur du papier journal, avec des vrais caractères d'imprimerie, je ne l'avais pas encore vu. Je me suis jeté avec avidité sur les résultats du premier tour de scrutin et, je vous l'avoue, je n'y ai pas compris grand'chose. Il y avait trop d'initiales dont je ne saisissais pas exactement la signification. Je voyais bien que, de tel à tel département, le Parti avait été conduit à pratiquer des tactiques un peu discordantes, et je me rendais compte que c'était, dans une large mesure, la conséquence du mode de scrutin lui-même. Car il n'y a pas de scrutin plus difficile, et, à certains égards, plus absurde, que celui qui a été appliqué aux élections municipales dans la France entière, sauf, je crois, dans la Seine, le scrutin de liste sans représentation proportionnelle étant la tentation organisée pour toutes les coalitions.

Continuité et renouvellement

Mais nos difficultés, il me semble qu'elles sont à bien des égards celles de la nation elle-même, celles de l'Etat lui-même, à l'heure où nous sommes. Le problème est pour nous le même que pour toute la France. Il faut à la fois que nous donnions l'impression de la continuité et l'impression du renouvellement. Il faut que nous montrions tous à la fois que nous sommes toujours le Parti socialiste, le même Parti socialiste, et que nous sommes en même temps un parti socialiste renouvelé, rajeuni, transformé. Oh! non pas dans la doctrine. Nous pourrons avoir quand nous entreprendrons ce travail des modifications à introduire dans la présentation, dans l'expression de sa doctrine mais, sur le fond, nous n'aurons rien à changer. En tout cas, qu'il s'agisse des formules, des méthodes, des moyens de la propagande, des instruments de travail, qu'il s'agisse même à bien des égards des hommes, pour le Parti comme pour la France elle-même, le problème du rajeunissement, du renouvellement, de la régénération s'est posé et se pose encore.

Démocratie socialiste et efficacité

En ce qui concerne la réorganisation interne du Parti, les problèmes que nous aurons à résoudre dans notre prochain congrès ne diffèrent non plus de ceux qui se poseront devant la Constituante. Nous aurons à rechercher, pour le Parti socialiste, un régime qui soit un régime de franche, pleine, pure démocratie, mais qui en même temps ménage à tous les égards des possibilités d'efficacité. Je ne veux pas employer le mot d'autorité que je n'aime pas beaucoup — mais le Parti, comme l'Etat, devra trouver des moyens d'efficacité directs, cohérents, logiques, donnant toute sa force et toute la promptitude nécessaire à l'action. Ces problèmes-là, nous les trouvons et nous les trouverons encore devant nous.

Cependant, quand je me rappelle ce qu'était le Parti socialiste quand j'ai cessé d'être libre, ou quand j'ai quitté la France, quand je songe à ce qu'il était en juillet ou en août 1940, quand je songe à ce qu'il était, il y a deux ans, en mars 1943, quand de Bourrassol j'ai été dirigé sur ma prison allemande, je vous avoue que je n'ai pas envie de récriminer, je n'ai pas envie de me demander si on aurait pu faire autre chose ou si on aurait pu faire mieux. Le sentiment qui m'emplit est un sentiment d'orgueil et de fierté. Car cette œuvre que je trouve maintenant n'est pas achevée, sans doute — elle ne l'est jamais — mais tout de même, elle est poussée à un tel point d'accomplissement que je l'avoue, je ne pouvais espérer rien de pareil. Jamais, quel que soit mon optimisme naturel, quelle que fût ma confiance dans nos camarades, quelle que soit ma foi dans le socialisme, jamais je n'aurais pu espérer, en rentrant en France, trouver ce que je trouve et voir ce que je vois.

Un parti fort

Je vois un Parti plus nombreux, plus puissant et plus ardent qu'il ne l'a jamais été ; je constate des résultats que, pendant des années, nous avions vainement essayé d'obtenir. Je vois une organisation de presse comme jamais nous n'en avons possédé. Je vois un « Populaire » plus fort qu'il ne l'a jamais été. Je vois des jeunesses et des organisations de femmes qui ont acquis, ces derniers mois, la vie que nous avions vainement essayé de leur insuffler pendant des années. Et je ne peux pas ne pas penser, avec un mélange, je le répète, d'orgueil et de gratitude, aux hommes à qui le socialisme doit cela.

Je ne peux pas les nommer tous ; que ceux dont je ne prononcerai pas les noms me pardonnent. Mais il y en a deux dont le rapprochement me semble un symbole frappant de ce besoin simultané de continuité et de renouvellement en hommes du Parti. C'est vous d'abord, vous Vincent, vous avec qui je travaille fraternellement depuis maintenant vingt-cinq ans, et c'est vous aussi, Daniel, vous le jeune, à côté du vétéran — je ne dis pas le nouveau venu, puisqu'il y a maintenant dix-sept ans que je vous ai entendu pour la première fois dans une réunion de quartier à Charonne ou à Belleville — mais vous qui étiez pour beaucoup de membres de notre Parti, un inconnu. Et je me rappelle le jour où, après Vichy, vous êtes venu me voir avec Cletta, dans la maison où je m'étais réfugié près de Toulouse, et où, tout bouillant d'ardeur et de passion, vous me disiez : « Et maintenant qu'est-ce qu'on va faire ? Comment va-t-on agir ? Comment va-t-on s'y prendre pour reconstituer le Parti ? »

La double tâche

Vous avez trouvé devant vous, à ce moment-là, une double tâche qu'il était difficile de mener à bien et dont les deux aspects pouvaient même sembler inconciliables. Il fallait jeter le Parti dans la Résistance, il fallait l'y jeter tout entier, avec toutes ses forces, il fallait s'incorporer à la Résistance, il fallait l'animer, l'imprégner autant que nous le pouvions d'esprit socialiste ; et en même temps il fallait reconstituer le Parti avec son visage propre, avec ses forces propres. Et cette double tâche, elle a été accomplie. C'est pourquoi, je le répète, le sentiment qui domine en moi est celui de l'orgueil, de la fierté.

La force du socialisme

Je crois que nous ferons encore mieux, que nous ferons encore davantage. Le socialisme est au point de conjonction, au point de coïncidence de tous les grands courants qui traversent aujourd'hui non seulement la France, mais l'Europe et l'univers tout entier.

Qui est-ce qui ne se dit pas socialiste ? Qui est-ce qui ne se réclame pas du socialisme ? Le mot socialisme est entré dans le vocabulaire de tous les partis. Il y a eu des moments où on pouvait s'imaginer que tout le monde, en France, était devenu socialiste, sauf nous peut-être. Mais il n'en est pas moins vrai que la conciliation des sentiments et des passions, en apparence contraires qui animent aujourd'hui la France, l'Europe entière et le monde, c'est celle que le socialisme, depuis je ne sais combien d'années, s'efforce précisément de réaliser.

La formule du socialisme

Le libéralisme économique est mort. Qui donc se présente aujourd'hui pour le défendre ? Tout le monde sent la nécessité d'une organisation collective de la production et de la répartition des richesses. Il a bien fallu créer ces organismes collectifs pendant la guerre ; il faudra bien les maintenir et les renforcer encore dans chaque nation. Aucune nation ne pourra vivre à un autre prix. Et, en même temps, plus que jamais, on sent — ce que le socialisme n'a jamais perdu de vue — que, dans cette organisation collective de la vie économique, les droits de la personne humaine doivent être maintenus, respectés, développés.

Maintenir et développer les droits de la personne, au sein d'une société tout entière conçue et organisée pour le bien collectif, c'est la formule même du socialisme. C'est ce qui est contenu dans ces deux mots de social-démocratie qui n'ont pas été rapprochés par hasard. C'est la synthèse que Jaurès, durant toute sa vie, a essayé de réaliser entre les notions fondamentales de la critique marxiste et les vieux principes de la Révolution de 1789. Tout le monde le sent, tout le monde le sait. Tout le monde veut une société fondée sur la justice sociale. On ne s'est pas seulement battu pour la liberté, on s'est battu pour la justice, hors de France et sur le sol français. La justice sociale, qu'est-ce que c'est d'autre, qu'est-ce que cela peut être d'autre, que l'élimination progressive des privilèges héréditaires créés par le capitalisme, que l'instauration d'une société où les inégalités naturelles ne soient surchargées d'aucune inégalité supplémentaire, où chaque individu trouve sa place juste, sa place équitable, celle qui répond à sa vocation individuelle, celle où il peut rendre à la collectivité le plus de services et, par là même, s'assurer à lui-même le plus de bien-être et de bonheur ? Tout le monde dit cela. C'est devenu des lieux communs. Et cela, n'est-ce pas l'essence même, la formule essentielle, constitutive du socialisme ? Nous sommes le Parti en qui cette synthèse est incarnée, personnifiée.

Patriotisme et internationalisme

Et, d'autre part, tous les Français ont senti depuis cinq ans ce qu'était la force du sentiment national, du sentiment de la patrie. Mais, de même qu'aucune nation n'a pu vaincre ou ne pourrait vaincre seule, aucune nation ne pourra vivre seule, et le socialisme, qui est la synthèse naturelle de l'organisation collective de la société et de la défense des droits de la personne, est aussi la synthèse entre le patriotisme véritable et l'internationalisme véritable.

Donner à chaque individu sa place juste et exacte dans la société collective, donner à chaque nation sa place juste dans une communauté internationale, où non seulement l'indépendance, mais l'originalité de chaque peuple soit respectée, cela c'est le socialisme, et si on ne réalise pas cela, il n'y aura pas eu de victoire car il n'y aura pas de paix. Le peuple entier, je crois, le comprend, et c'est pour cela que je disais que le socialisme est aujourd'hui au point de croisement, au point de conjonction de tous les grands courants qui traversent le pays.

La Résistance

Toutes ces idées maîtresses ont en grande partie composé l'esprit de la Résistance. La Résistance! C'est un sujet dont je voudrais vous parler plus longuement, mais j'en aurais d'autres occasions. J'y ai bien longuement réfléchi. Je considère la Résistance comme le phénomène politique le plus important qui soit apparu dans ce pays depuis de longues années. Je ne crois pas, pour ma part, que la Résistance ait créé au profit de qui que ce soit un droit au pouvoir. Personne n'a un droit préalable au pouvoir dans une démocratie. La souveraineté populaire a même le droit d'être ingrate. Si on pouvait admettre que des services rendus, quels qu'ils soient donnent à qui que ce soit un droit au pouvoir, réfléchissez que, par là même, se justifieraient presque toutes les dictatures. Car il n'y a guère de dictatures qui n'aient à leur origine la réalité ou l'apparence de grands services rendus à la nation.

Une force politique

Si le pouvoir que le général de Gaulle exerce aujourd'hui est légitime, ce n'est pas parce qu'il a été le premier des résistants de France ou le chef des résistants de France. C'est que, par le concours de circonstances que vous connaissez mieux que moi, puisque vous y avez joué votre rôle, il s'est trouvé qu'il était le seul homme qui pouvait rassembler autour de son nom la totalité des forces, de toutes les forces pures, des forces honnêtes de la France libérée. C'est là qu'est son titre et non pas dans la Résistance.

Mais si la Résistance ne crée des droits au pouvoir au profit de personne, en revanche, la Résistance est une force politique d'une importance à mes yeux capitale et dont nous devrons toujours tenir le plus grand compte.

C'est en partie grâce à la Résistance que nous avons pu et que nous pourrons encore poursuivre cette œuvre de renouvellement et de réorganisation dont tous vous aviez senti la nécessité. C'est grâce à elle que s'est produit ce rafraîchissement et que se produira ce renouvellement de la vie politique, de la vie spirituelle, de la vie morale dont il dépend en grande partie de nous de prolonger et de réaliser les effets.

Assainissement moral

Je l'ai dit dans le premier article que j'ai publié dans le « Populaire » : jamais nous n'attacherons trop d'importance à l'assainissement moral de ce pays. Depuis huit jours que j'ai touché à nouveau le sol de la France, j'avoue que je suis plein de déception et de soucis à cet égard. Je ne trouve pas ce que j'attendais. J'attendais quelque chose qui se fût à la fois épuré et trempé et, sous bien des rapports, j'ai l'impression de me retrouver au milieu d'un pays, comment dire, corrompu. Je n'ai pas le sentiment que la France ait encore recouvré sa vie normale. Je n'ai pas le sentiment qu'aucune des fonctions vitales du pays ait encore retrouvé sa forme normale.

J'ai le sentiment d'une espèce de convalescence fatiguée, nonchalante, paresseuse, qui est un milieu propre au développement de toutes les infections. De toutes nos forces, il faudra que nous travaillions à lutter contre cela, à corriger cela, à redresser cela.

Donnons l’exemple !

Il est possible qu'on use contre nous de ruses, de manigances, de moyens obliques et hypocrites. Que cela ne nous entraîne jamais à répondre à notre tour par des procédés semblables. L'insuccès d'un jour n'est rien, et il y a des victoires qui, très vite, s'annulent d'elles-mêmes par un effet presque inéluctable. Par contre la moindre atteinte à notre loyauté, à notre finalité spirituelle et morale, représenterait un désastre dont nous ne nous relèverions pas. Il faut que nous, qui exprimons, j'en suis convaincu, les instincts les plus sincères et les plus profonds de ce pays, nous lui donnions l'exemple à la fois de la pureté et de la véritable grandeur.

La Grandeur...

Le mot de grandeur est un mot que j'ai entendu souvent à la radio, dans ma maison de prisonnier. On s'en est beaucoup servi. C'est un mot un peu équivoque. Il y a bien des sortes de grandeur et il ne faudrait pas qu'on en vint à confondre la grandeur avec la puissance, ou la grandeur avec la force, ou même la force avec la force matérielle. Tous, nous voulons la grandeur de notre pays. En cela, je crois que l'esprit de la Résistance coïncide avec toute notre tradition socialiste. Mais la grandeur de notre pays, nous la voulons d'abord dans un effort de concorde intérieure, pour réaliser la justice sociale. Je dis de concorde, car l'esprit de concorde, l'esprit d'unité nationale, qui a été un des caractères essentiels de la Résistance, je crois que ce n'est pas nous qui devrons jamais donner le signal de le répudier. Nous devons, au contraire, en être jusqu'au bout les défenseurs et les interprètes.

Une communauté internationale
Seule garantie...

Donc concorde dans le pays pour la justice sociale et la grandeur de la France recherchée aussi en donnant à la France dans le monde la place qu'elle doit occuper et que, pour ma part, je ne mesure pas par des surfaces de territoire ou des chiffres de population, mais à l'influence que nous exercerons dans la direction spirituelle du monde, à la part que nous prendrons à la constitution d'une communauté internationale réelle et forte, qui est, vous le savez, la seule garantie de la paix.

Sera-ce une garantie suffisante ? Je le souhaite de tout mon cœur, et de tout mon esprit je le crois. En tout cas, ce dont je suis sûr, c'est que, d'autre garantie il n'en existe pas.

C'est cette œuvre double, dans la Nation et dans l'organisation internationale, qui doit être celle de notre Parti et de notre pays. Pour ma part, mes chers amis, j'y travaillerai avec toute ma force, de tout mon pouvoir, j'y travaillerai avec vous, au milieu de vous, à ma place habituelle de travail et de combat.

Ce que je pourrai faire, je ne le sais pas encore très précisément, mais je le ferai de mon mieux, comblé, je le répète encore, de gratitude et d'émotion, en sentant l'amitié et la confiance que vous m'avez conservées après tant d'années passées au service de notre Parti et de notre pays, et après les années d'épreuves où j'ai été éloigné de lui.

(Les délégués, debout, applaudissent longuement Léon Blum et chantent l'Internationale.)
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